Guadeloupe • Colonialisme : La réforme préfectorale ou le retour officiel des Gouverneurs
Guadeloupe • Colonialisme : La réforme préfectorale ou le retour officiel des Gouverneurs
Basse-Terre. Vendredi 16 mai 2026 | CCN.
Alors qu’il est question d’abroger le Code Noir, ce texte esclavagiste promulgué en 1685 par la royauté coloniale, le gouvernement français entend transformer officieusement les préfets actuels en véritables gouverneurs – singulièrement dans les dernières colonies françaises. La réforme préfectorale adoptée par décrets en juillet 2025 consacre un renforcement massif du pouvoir de l’État dans les outre-mer, réactivant des logiques de centralisation que l’on croyait révolues. L’universitaire Didier Destouches a accepté pour CCN de décrypter cette réforme sournoise et ambiguë qui révèle le double jeu du Gouvernement.
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La réforme préfectorale adoptée par décrets en juillet 2025 marque un tournant majeur dans l’administration de la Guadeloupe et des territoires ultramarins. Loin d’un simple ajustement technique, elle procède à un renforcement considérable du pouvoir de l’État, réactivant des logiques historiques de centralisation dans des espaces déjà marqués par une forte asymétrie institutionnelle avec la métropole.
Une extension considérable de la tutelle de l’État
Le principal texte de la réforme, le décret n° 2025-723 du 30 juillet 2025, modifie profondément les pouvoirs des préfets. Désormais défini comme « garant de la cohérence de l’action de l’État » sur son territoire, le préfet ne se contente plus de coordonner : il co-dirige les administrations territoriales, participe à la nomination des responsables locaux, fixe leurs objectifs et intervient directement dans la définition des politiques publiques territoriales.
Le préfet devient le véritable pivot de la gouvernance locale, y compris face aux opérateurs publics autonomes : agences régionales de santé, rectorats, établissements publics nationaux. Son pouvoir s’étend désormais aux décisions structurantes – carte scolaire, organisation des soins, fermeture ou maintien des services publics, implantation administrative, politiques de subvention – bien au-delà de la simple coordination administrative.
Un second décret, le n° 2025-724 du 30 juillet 2025, étend le pouvoir de dérogation des préfets à l’ensemble des compétences territoriales de l’État. En apparence favorable aux outre-mer, cette disposition demeure pilotée par l’État lui-même. La différenciation normative, au lieu d’émaner des élus locaux, relèverait désormais aussi du représentant de l’État. Le centre continue donc de contrôler les périphéries à travers une logique de dérogation administrée – rappelant certaines structures historiques du droit colonial français.
Un frein direct aux projets d’évolution statutaire
Pour les collectivités d’outre-mer engagées dans des réflexions institutionnelles – Guadeloupe, Martinique, Guyane, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie – la réforme préfectorale constitue un signal politique fort et un frein structurel à deux niveaux.
D’abord, le court-circuitage des élus : en renforçant l’autorité du préfet sur des domaines comme la carte scolaire ou l’organisation des soins, l’État réoccupe des espaces que les collectivités espéraient investir via de nouveaux transferts de compétences. Ensuite, la réponse technique à une demande politique : à la revendication de « décolonisation des structures », Paris répond par une « déconcentration des pouvoirs ». On change le lieu de la décision – de Paris vers la préfecture locale – sans en changer la nature : elle reste étatique et descendante.
Cette évolution traduit une volonté de l’État de maintenir une forte capacité de contrôle territorial à travers le corps préfectoral, précisément au moment où les territoires ultramarins revendiquent davantage d’autonomie. Le risque est celui d’un renforcement des tensions entre exécutifs locaux et représentants de l’État, d’une recentralisation des arbitrages budgétaires, et d’une dépendance accrue des collectivités aux validations étatiques.
Le préfet, nouveau gouverneur des colonies ?
Dans les territoires ultramarins, où les questions identitaires, mémorielles et postcoloniales demeurent centrales, le renforcement du préfet peut être perçu comme une réaffirmation symbolique de la souveraineté étatique centrale. Héritier du Consulat napoléonien, le préfet constitue l’une des grandes institutions du jacobinisme français – il incarne la présence permanente de l’État dans les territoires.
La réforme du 30 juillet 2025 modernise cette figure sans en modifier la philosophie fondamentale. Le préfet devient un « manager territorial » de l’État, doté de pouvoirs élargis de coordination, d’évaluation, de contrôle et d’arbitrage. Dans les outre-mer, où la dépendance financière et la centralisation normative renforcent déjà historiquement son poids institutionnel, le risque est celui d’une « préfectoralisation » accrue de la gouvernance – une centralisation de proximité discrète mais puissante et subtile.
Didier DESTOUCHES,
Maître de conférence à l’université des Antilles

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