Imane Sioudan et Danik Zandwonis

Partagez sur

Actualité en Guadeloupe, Martinique, Guyane et dans la Caraïbe !

Guadeloupe • Société. Destination Guadeloupe : quand notre histoire devient juste un décor

Visuel montrant des bouées ornées de portraits devant le Mémorial ACTe et un trimaran à la voile noire, en lien avec la Route du Rhum et la Guadeloupe

Guadeloupe • Société. Destination Guadeloupe : quand notre histoire devient juste un décor

Guadeloupe • Société. Destination Guadeloupe : quand notre histoire devient juste un décor

Visuel montrant des bouées ornées de portraits devant le Mémorial ACTe et un trimaran à la voile noire, en lien avec la Route du Rhum et la Guadeloupe
La Route du Rhum doit s’achever au Mémorial ACTe : pour Richard Viktor Sainsily Cayol, l’histoire ne doit pas devenir un simple décor

Guadeloupe • Société. Destination Guadeloupe : quand notre histoire devient juste un décor

Pointe-à-Pitre. Samedi 24 octobre 2026 | CCN.

La Route du Rhum – Destination Guadeloupe est pour l’artiste Richard Viktor Sainsily Cayol le moment d’adresser à CCN cette analyse de la face obscure d’un événement que nombre de médias ont choisi consciemment d’occulter. Cet article est donc d’abord tribune sur la mémoire, la dignité, la réalité collective du peuple gwadloupéyen. Ces éléments sont-ils pris en compte ?

Par Richard Viktor Sainsily Cayol

Partagez sur

Partagez sur

Je n’écris pas contre le sport. Je n’écris pas contre la fête. J’écris contre une chose précise : la banalisation de l’histoire, chaque fois que des intérêts événementiels et économiques passent avant les exigences de la mémoire.

Le monde traverse une époque de brouillage : guerres, instabilité, dictatures tolérées, extrémismes, corruption, désastres écologiques, perte des repères. Dans ce vacarme, ce qui fonde un peuple, son histoire, sa singularité dans la Caraïbe et les Amériques, est trop souvent traité comme une variable d’ajustement. La Guadeloupe n’échappe pas à cette dérive. Elle en offre, à mes yeux, une illustration saisissante : le Mémorial ACTe.

Le Mémorial ACTe, ligne d’arrivée de la Route du Rhum

Ce lieu a été pensé pour dire la traite, l’esclavage et leurs héritages. Or, malgré une critique argumentée, relayée sur les réseaux sociaux, lue par plus de 200 000 personnes, reprise par les presses locales, sa direction et son conseil d’administration poursuivent une programmation que je tiens pour un dévoiement de sa vocation : des divertissements auxquels on greffe, au forceps, quelques références historiques, comme si un vernis mémoriel suffisait à donner une légitimité.

Et voici maintenant que la prochaine Route du Rhum doit s’achever au Mémorial ACTe lui-même. On l’annonce avec fierté.

Regardons ce que ce nom raconte. Le rhum, avec le sucre et les épices, fut l’une des richesses arrachées aux Caraïbes pour alimenter le commerce colonial, au prix de l’exploitation, de la déshumanisation et du travail forcé de nos ancêtres. Cette histoire n’est pas un détail de décor : elle est inscrite dans le nom même de la course.

Depuis près d’un demi-siècle, qu’en a-t-on fait ? Quelle politique de transmission, à la mesure de l’événement, a été conçue pour les centaines de milliers de visiteurs, de spectateurs et de téléspectateurs ? Combien de skippers, d’organisateurs, de partenaires ont pris la mesure de ce qu’ils célèbrent ? À Saint-Malo, on déguste, on trinque, on fête, et l’événement est d’abord sportif, commercial et festif. Je l’ai vu. Ce n’est pas la fête qui me heurte, c’est le silence qui l’accompagne : célébrer sans interroger, consommer sans comprendre, transformer en argument d’attractivité ce qui porte aussi les traces d’une tragédie.

Ce que demande l’artiste : respect, connaissance et valorisation de l’histoire

Je ne demande pas d’annuler la course.

Je demande qu’elle soit à la hauteur du lieu où elle arrive.

Je demande qu’on pose des conditions claires de respect, de connaissance et de valorisation de l’histoire.

Je demande qu’on y associe des historiens, des pédagogues, des artistes.

Je demande qu’on fasse de cette arrivée une occasion de savoir et de reconnaissance, et non un simple argument promotionnel.

Je demande aussi que le conseil scientifique joue enfin pleinement son rôle. Qu’il exerce un véritable arbitrage critique sur tout ce qui est programmé dans ce lieu, avant que les décisions ne soient prises, et non après. Un conseil scientifique qu’on consulte pour la forme n’est qu’une caution. Le Mémorial ACTe a été conçu et construit avec de l’argent public, celui du contribuable, et je suis de ceux-là. Il n’appartient à aucune entité qui en ferait sa chasse gardée : ni à ceux qui le dirigent aujourd’hui, ni à ceux qui le gouvernent, ni aux intérêts qui s’y invitent. Il appartient à toutes celles et tous ceux dont il porte l’histoire.

Pourquoi cette légèreté face à la mémoire de l’esclavage ?

Cette exigence n’est pas locale. Partout dans le monde, les lieux de mémoire sont tentés de devenir des lieux de rentabilité. Posons la question à tous : que dirait-on d’une grande manifestation festive qui prendrait pour étape symbolique un lieu de mémoire de la Shoah, sans égard pour les victimes ? Cette comparaison ne confond pas les histoires : chacune est singulière. Elle interroge seulement notre rapport à la dignité des lieux. Pourquoi ce qui paraîtrait immédiatement inconcevable ailleurs devient-il si facilement acceptable lorsqu’il s’agit de la mémoire des Africains réduits en esclavage et de leurs descendants ?

Pourquoi cette légèreté ? Pourquoi cette complaisance ? Est-ce l’ignorance, l’habitude, la résignation, la peur de déranger, la volonté de préserver quelques intérêts et quelques conforts ? Je n’ai pas toutes les réponses, mais je refuse que ces questions soient jugées secondaires.

Car le Mémorial ACTe n’est pas un équipement événementiel comme un autre. Il appartient à une mémoire collective et à une exigence de vérité qui dépassent ceux qui l’administrent. Sa mission ne peut être livrée aux seules logiques de fréquentation, de rentabilité ou d’opportunité politique.

Il ne s’agit pas d’enfermer la mémoire dans la douleur, ni de nous interdire de célébrer la vie. Il s’agit de savoir ce que nous célébrons, pourquoi, et ce que nous acceptons d’oublier pour le faire.

Une société qui cesse de mesurer ce qu’elle banalise finit par perdre la conscience de ce qu’elle est.

Il est temps de nous indigner, calmement mais fermement. De sortir de cette indifférence confortable qui ressemble déjà à un renoncement. Par respect pour nos aïeux, par fidélité à nous-mêmes, par dignité. Et parce qu’un jour, nos enfants nous demanderont ce que nous avons fait lorsque notre histoire était réduite à un décor.

Nous devons pouvoir les regarder dans les yeux.

« La critique n’est pas un cancan » : l’adresse au président du conseil d’administration

Pour conclure, je m’adresse à celles et ceux qui ont la charge de garantir l’expression, le droit et la démocratie, et tout particulièrement au Président du conseil d’administration, qui a assimilé la critique à des cancans.

Monsieur le Président, la critique n’est pas un cancan. Le cancan murmure, médite, s’épuise dans l’instant et ne propose rien. La critique, elle, s’expose à visage découvert, argumente, documente et s’adresse à tous. Sa vocation est de repérer les imperfections pour les corriger, de déconstruire ce qui défaille afin de construire durablement.

Rabaisser la critique, c’est refuser d’entendre ce que plus de 200 000 personnes ont jugé digne d’intérêt. C’est aussi s’exonérer du débat que doit à ses concitoyens toute institution financée par l’argent public. Une démocratie vivante ne redoute pas la contradiction : elle s’en nourrit.

Je vous invite donc à cesser de disqualifier la critique et à lui répondre sur le fond, publiquement, à la hauteur de la mémoire que ce lieu a pour mission de porter.

Car le mépris et l’indifférence sont le terreau du chaos. Le dialogue, l’exigence et la dignité sont ceux d’une société qui se tient debout.

Richard-Viktor SAINSILY CAYOL
Artiste visuel multi médium – Chercheur en esthétique
© Octobre 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ccnfirst.COM

Bienvenue sur le portail

Actualité, Événements,
Bons plans des Îles du Sud
Les acteurs du développement
de la Guadeloupe de demain.
Le festival de la
bande-dessinée et du manga .
Portail Caribéen
Média et Com