Guadeloupe • Société. Agora Kilti : création artistique et santé mentale
Guadeloupe • Société. Agora Kilti : création artistique et santé mentale
Les Abymes. Lundi 26 octobre 2026 | CCN.
Dans le cadre des Semaines d’information sur la santé mentale de Cap Excellence, l’Agora Kilti, nouvel espace culturel inauguré le 25 septembre dernier, qui soutient la création artistique et le développement des ICC de la Guadeloupe, a accueilli une table ronde sur les liens entre création artistique et santé mentale. Une conférence essentielle en Guadeloupe, où les enjeux de santé mentale appellent à une prise de conscience collective. L’art peut-il constituer un espace d’expression, de mieux-être, face aux difficultés psychologiques ?
Par Kharly Barolin. CCN
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Une réalité que les chiffres ne permettent plus d’ignorer
Face aux difficultés psychologiques qui touchent une partie des Guadeloupéens, la question de la santé mentale s’illustre comme un véritable enjeu de société. Selon le baromètre Santé Publique France 2024, publié en décembre 2025, 16,5 % des adultes guadeloupéens ont connu un épisode dépressif au cours des douze derniers mois, contre 15,6 % dans l’ensemble étudié au niveau national. À noter que 24 % des femmes sont concernées, tandis que la proportion de jeunes âgés de 18 à 29 ans atteint 21 %. Au-delà de ces taux, la problématique réside au cœur de l’accès à l’accompagnement et des réticences de la population à se faire aider. Au péyi, 51 % des personnes ayant vécu la dépression n’ont pas consulté. Les questions autour de la santé mentale restent-elles encore tabous chez nous ? Cette méconnaissance des troubles et la stigmatisation figurent parmi les arguments avancés par Santé publique France. Ces chiffres prouvent l’importance de la prévention, de l’information et de la capacité collective à échanger autour de la santé mentale en toute tolérance.
L’art comme espace de libération
Cap Excellence, soucieux de cet enjeu sociétal, a organisé ce mercredi 14 octobre 2026, une table ronde dédiée aux liens entre création artistique et santé mentale, au nouvel espace culturel, Agora Kilti, situé à Morne Vergain. Mireille Dorce, Directrice des politiques sociales et lutte contre la grande exclusion à Cap Excellence, nous explique :
“Cap Excellence porte un dispositif qui s’appelle “Le conseil local en santé mentale”, nous travaillons avec le Service Public en Santé Mentale. Chaque année nous participons, sur notre territoire, aux Semaines d’Informations en Santé Mentale, donc aujourd’hui c’est l’une des éditions des SISM 2026, dont la thématique est “Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux Arts” et c’est en ce sens que nous avons décidé d’aller rencontrer la Directrice de la Culture et proposer de faire quelque chose ensemble, puisque nous avons l’opportunité d’avoir l’Agora Kilti qui vient de s’ouvrir. […] Ce soir nous avons prévu une conférence autour de la santé mentale, avec des autrices mais aussi un grand témoin, une artiste peintre, dont l’art lui a permis de remonter la pente […] C’est l’occasion pour elle de montrer comment l’art l’a réparée.
Elle nous propose également sa vision sur l’influence de l’art sur la santé mentale :
“L’art est un vecteur de résilience, mais c’est surtout une porte de sortie. Lorsque vous vous retrouvez au plus bas, l’art vous permet de remonter la pente et de faire une exploration de soi, cela vous permet de vous recentrer sur vous, de savoir où vous allez, et agir sur le mind-set”.
De nombreuses interrogations étaient au centre des échanges : les rapports entre santé mentale et création artistique, le génie créateur et les maladies mentales, la possible influence de la précarité financière sur la création artistique, le dialogue entre notre histoire et l’art, etc. Ces questions ont permis de délier les langues et d’engager une réflexion collective. En faisant abstraction des idées reçues, cette rencontre a ouvert un espace où chacun pouvait écouter, témoigner et réfléchir sans crainte.
Pour Noélie Alvarade, Psychologue du travail et formatrice premier secours en santé mentale, il était essentiel de stipuler certains points lors de cette table ronde :
“Il était important de pouvoir réconcilier avec l’expression “santé mentale”, de déstigmatiser et démontrer à chacun qu’on a tous une santé mentale et qu’on n’a pas besoin d’attendre d’aller mal, pour aller bien. C’était important de pouvoir apporter cette clarification de ce terme, dont on peut avoir peur et qui est assez tabou. C’était aussi l’occasion de présenter une formation que je mène avec ardeur, d’ailleurs on m’a identifiée en tant que “militante de la santé mentale”, car j’ai vraiment à cœur d’apporter les outils pour démystifier, pour décloisonner, pour vraiment donner les armes, afin que tout un chacun soit acteur de sa santé mentale mais aussi celle des autres. C’est à dire être vigilant pour ma santé mentale et celle de mon entourage. […] Pour rester dans la thématique, ouvrons-nous aux arts. L’art a vraiment un réel effet sur la sensation de bien-être, les études le disent, dès lors qu’on fréquente un lieu culturel, au moins une fois par mois, on recule déjà la dépression, d’au moins 48 %, c’est l’OMS qui le dit. L’idée c’est que pour soigner sa santé mentale il faut expérimenter la créativité, participer aux événements artistiques, mais surtout accueillir ses émotions, les exprimer, car tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime dans le corps.”
L’art est apparu comme un moyen de mettre des mots, des formes, des couleurs ou des images sur des émotions qui restent souvent difficiles à exprimer à l’oral. La création artistique semble favoriser une introspection et contribuer à rendre visible des souffrances enfouies, sans pour autant se substituer à un accompagnement médical et psychologique lorsque celui-ci est nécessaire.
La santé mentale à travers le cinéma, la littérature et la peinture
Afin de donner vie à cette réflexion, Cap Excellence a offert une soirée articulée autour de différentes formes d’expression artistique. La rencontre s’est ouverte sur une lecture publique interprétée par Virgilia Robin, de son ouvrage “Déjà vu”, suivi d’une projection du film “Je ne suis pas elle, je suis l’autre” qui traite de la bipolarité, réalisé par Céline Bernabé et Kévin Macédat. Enfin, le grand témoin, Marie-Line Virapin, artiste peintre, qui a pu parler de son histoire personnelle qui a influencé son art.
“Mon aventure avec la peinture a commencé à la suite du deuil brutal de l’homme qui devait m’épouser. Le chemin avec la peinture représente ce que les mots ne pouvaient plus contenir, la couleur l’a accueilli. […] Je suis une passionnée de peinture et de culture, donc je crois que cela s’est fait naturellement. Lorsqu’on se trouve dans une charge émotionnelle aussi forte, l’art peut vraiment permettre de passer le cap. Je tiens à dire qu’il y a tout de même un point important : l’amour. J’ai tout de même été bien entourée, par mes amis, ma famille, j’ai reçu énormément d’amour […] Je pense que sur la santé mentale, il faut prendre en compte la charge mentale, de la charge émotionnelle, accepter qu’on soit dans cette difficulté-là et après petit à petit, commencer à faire le travail.”
En faisant le choix d’associer le cinéma, littérature, peinture et échanges, l’événement a proposé plusieurs portes d’entrée vers un sujet qui demeure parfois difficile à aborder en Guadeloupe. Les œuvres présentées ont servi de supports pour susciter les réactions, faire émerger des témoignages et encourager une parole libérée. La culture devient ainsi, un moteur de sensibilisation et un moyen de faire dialoguer artistes, citoyens et acteurs du pays.
Faire de la santé mentale un sujet démocratisé en Guadeloupe
En organisant cette conférence, Cap Excellence et l’Agora Kilti ont constitué un cadre de réflexion qui dépasse le seul univers artistique. La santé mentale concerne l’ensemble de la population et nécessite des espaces où la fatigue et/ou la souffrance psychologique puissent être évoquées sans honte, ni stigmatisation.
La pratique artistique ne saurait se substituer aux soins nécessaires, néanmoins elle semble procurer un bien-être et favoriser l’expression des émotions. Les données révèlent des besoins importants en matière de santé mentale pour la Guadeloupe, ce type d’initiative participe à rendre le sujet plus visible et à encourager une prise de conscience collective.
Nous pouvons tout de même nous demander si l’art favorise réellement un mieux-être dans tous les contextes ? Si la création peut constituer pour certains, une opportunité de reconstruction, il est important de nuancer, car elle ne produit pas nécessairement les mêmes effets pour chacun. Virgilia Robin, auteure de l’ouvrage autobiographique “Déjà vu” nous confirme d’ailleurs cette nuance :
“L’écriture n’a pas été thérapeutique, je conseillerai aux personnes qui souhaitent se lancer dans l’écriture d’une autobiographie autour de leur santé mentale, de se faire accompagner par un psychologue. L’écriture c’est quelque chose qui a réveillé énormément de souvenirs traumatisants et cela fonctionne comme des vagues qui me malmènent, donc c’est important de se faire accompagner, d’être entouré. Écrire c’est bien mais lorsqu’on se retrouve avec autant de schémas, de traumatismes, de choses déstabilisantes, l’écriture ne suffit pas toujours.”
Il reste alors un enjeu essentiel : faire en sorte que la parole déliée lors de ces rencontres puisse favoriser l’information, l’orientation et le recours aux dispositifs d’accompagnement existants.
Par Kharly Barolin

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