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Guadeloupe/France • Analyse. Sur la violence en pays colonisé

Guadeloupe/France • Analyse. Sur la violence en pays colonisé

Guadeloupe/France • Analyse. Sur la violence en pays colonisé

© JULIEN DE ROSA / AFP

Guadeloupe/France • Analyse. Sur la violence en pays colonisé

Paris. Dimanche 25 octobre 2026 | CCN.

Parler de violence coloniale est une tautologie parce que le colonialisme est nécessairement violent. La violence n’est pas l’essence du colonialisme mais son inévitable moyen. Si le colonialisme est violent, cela a à voir avec le genre de pouvoir qu’il engendre, ainsi qu’avec le genre de résistance que ce pouvoir rencontre.

Analyse de Dimitry Lasserre pour CCN.

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1/ Toute société coloniale est une société violente

Coloniser suppose d’assujettir des peuples entiers sans égard pour leurs spécificités culturelles ni leurs organisations sociales. Bien sûr, le colon peut utiliser à ses fins les hiérarchies sociales de la colonie, mais le colonisé sera toujours pour lui moins qu’un être humain. Le plus puissant des rois d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique n’est jamais plus qu’un zoulou dans le regard du blanc. C’est pourquoi la colonisation engendre le racisme. Le racisme est sa justification, non son but. Le but de la colonisation, c’est d’exploiter la colonie, ses ressources et sa force de travail. Quand seules les ressources sont visées, le génocide est permis. Ce processus nécessite d’inférioriser matériellement et intellectuellement le colonisé. Et comme cette infériorisation matérielle ne s’accompagne pas du consentement du colonisé, il est nécessaire de recourir à la violence.

La résistance du colonisé est sans fin, car la colonisation est la négation transparente de son humanité. Donc le colonisé ne cessera pas de s’opposer au colon. Donc le colon demeurera violent, et sa violence demeurera transparente. La violence du colon, en conséquence, a deux aspects : une violence originelle, par laquelle s’affirme l’infériorisation ; puis une violence permanente, pour la maintenir. Toute société coloniale est une société violente dans laquelle le colonisé a conscience de la violence.

Que signifie cela, « avoir conscience de la violence » ? Le colonisé est ramené à sa condition de non-blanc avant même d’être envisagé comme un être humain. Quand il dit appartenir à l’humanité, il le fait en réponse à sa relégation en dehors d’elle. Il ne s’agit pas d’une pure affirmation de soi, mais d’une réaction vis-à-vis de ce qui l’empêche, réaction qui interdit toute pure affirmation.

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2/ Le colonisé est a priori extérieur au contrat social du colon

Car le colonisé se vit lui-même d’abord comme un pour autrui, c’est-à-dire un sujet dont l’identité n’est pas fixée par sa propre volonté. Et cet autre, qui le fixe comme un être inférieur a besoin, pour maintenir cette fixité, de recourir à la violence. C’est pourquoi le colonisé voit dans la police ou dans l’armée ce que sont la police et l’armée. Ce ne sont pas des institutions communes, qui s’inscrivent dans un contrat social auquel le colonisé aurait lui-même souscrit. Le colonisé est a priori extérieur au contrat social du colon. La police est d’emblée une institution extérieure, fondamentalement hostile, en dehors de l’intérêt général et de la loi. Autrement dit, dans les colonies, personne n’est dupe. Personne ne croit que la police sert d’autres intérêts que ceux des colons.

La violence coloniale ne se réduit pas à la violence policière ou militaire. Elle traverse tous les champs de la société et, dans ces différents champs, c’est dans l’économie qu’elle est la plus visible. Mais la violence dont nous parlons ici est la violence physique directe, qui s’impose par les armes et les coups. Cette violence est celle de la police et de l’armée. C’est pourquoi je dis que la police et l’armée apparaissent pour ce qu’elles sont aux colonies : le moyen matériel du maintien de la colonisation.

Mobilisation de renforts de police dans un quartier de Montbéliard.

3/ En France, la police joue un rôle de médiation…

Ce n’est pas sous cet aspect qu’apparaît immédiatement la police en France car, en France, la police joue un rôle de médiation entre les citoyens et la loi. Elle peut agir de la sorte aux colonies, certes, mais cela n’efface pas la conscience que le colonisé a de sa fonction fondamentale : le maintenir en tant que colonisé. Parce que le Français n’est pas colonisé, il ne peut avoir ce genre de conscience de la police. La manière dont la police apparaît au non-colonisé produit un autre genre de conscience. La police protège les citoyens des voyous, des criminels. Elle remplit un rôle protecteur. Elle enquête et livre à la justice ses suspects, en attendant qu’ils soient jugés. En somme, la fonction de la police telle qu’elle apparaît au citoyen ordinaire est de faire respecter pratiquement la loi dans l’attente d’un jugement par une institution compétente. Aucun rapport de domination ne semble ici se jouer. Aucun rapport de domination, qui le subordonnerait à la police, n’apparaît immédiatement dans la conscience du citoyen français.

Assassinat de Claude Jean-Pierre Affaire dit KLODO - 21 novembre 2020
Charles-Henry Salin
Assassinat de Charles-Henry Salin 18 Novembre 1985

4/ Pour le colon, le colonisé apparaît comme un sauvage

Le colon n’a peut-être pas conscience de la finalité coloniale de la police aux colonies. Pour lui, la police fait respecter la loi. Ce dont il a conscience, c’est que quand la police frappe aux colonies, elle le fait généralement contre des colonisés, c’est-à-dire contre des non blancs. Le colonisé apparaît alors comme celui qui ne respecte pas la loi – parce que c’est un sauvage. Et la police le fait entrer dans le rang, c’est-à-dire dans la civilisation. Pour le blanc, dans sa “métropole”, la police apparaît comme garante du contrat social, et le colonisé comme un sauvage qui s’obstine à le refuser. Chaque action policière aux colonies est la justification du bien-fondé, pour le blanc, de la vérité du racisme.

En ce sens la police crée directement du racisme, et en ce sens la police est une institution foncièrement raciste. Elle ne l’est pas qu’au sens restreint, où elle cible, dans la métropole, principalement des personnes non-blanches. Elle l’est au sens absolu, où elle fabrique par son action le racisme dans chaque action qu’elle mène aux colonies.

5/ Dans la colonie la répression c’est pour le colonisé

Le regard du blanc ne pourrait-il être autre ? Assurément non, car la police ne remplit pas ce rôle répressif contre lui. La répression, c’est pour le non-blanc. Le blanc, lui, se croit à l’abri. C’est aussi vrai de la répression policière raciste qui sévit aux colonies de celle qui sévit ici, en France. Le blanc n’est pas concerné par cette violence policière et, chez lui, il se dit : « quelque part, si Nahel s’est fait tuer, il devait bien y avoir une raison ! » Le rôle de la police est nécessairement positif, ici comme aux colonies, puisqu’elle rapatrie dans la communauté des âmes errantes – qui ne sont pas blanches.

Dans le regard du blanc, la répression coloniale n’en est d’ailleurs pas une. C’est le moyen de ramener le colonisé dans le contrat social, lui qui s’obstine à le rejeter. La police est presque le moyen de l’égalité réelle dans le regard du colon comme dans celui de son frère, le blanc qui vit en métropole coloniale.

Cette différence fondamentale de traitement, qui tient au déchaînement du racisme, peut donner l’impression que la violence de la police coloniale doit être distinguée de la violence de la police dans la métropole. Il y aurait une différence de nature entre les deux violences, parce que l’une serait raciste, et l’autre non. Mais rappelons une chose cruciale : le racisme n’est pas l’essence de la violence coloniale. Au contraire, c’est la violence coloniale qui crée le racisme. C’est donc la violence coloniale qui, si elle n’est l’essence, est à tout le moins l’une des origines du racisme. En conséquence nous ne pouvons distinguer essentiellement les deux formes de violences de la police, celle qui sévit en métropole et celle qui sévit aux colonies, sur la base du racisme. Ce serait d’ailleurs une bizarrerie puisque, en temps tranquilles, la police n’apparaît pas au blanc comme une institution violente. Mais qu’on y prête attention : quand la police est violente en France, quand elle l’est contre les blancs, il n’y a pas de différence fondamentale avec sa violence coloniale.

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6/ En France, la police n’est pas le bras armé du colonialisme

La police, aux colonies, apparaît pour ce qu’elle est, c’est-à-dire le bras armé du colonialisme et rien d’autre. Mais en France, la police n’est pas le bras armé du colonialisme. C’est peut-être sur cette base qu’il conviendrait de distinguer les deux formes de violences et de répressions de la police. La tentation est grande, mais elle est vaine. Car la police coloniale ne saurait se réduire à l’instrument du colonialisme. Elle est l’instrument du processus dont le colonialisme est lui-même l’instrument. Aux colonies, elle est le moyen d’un moyen. Mais alors, de quoi le colonialisme est-il le moyen ? Quel est le fondement du colonialisme ?

Dans sa forme moderne, le colonialisme est historiquement et ontologiquement lié à l’expansion et à la pérennisation du capitalisme. C’est le moment de l’accumulation primitive du capital. Le néocolonialisme est l’autre visage de l’impérialisme, qui est également un moyen du capitalisme. C’est le moment de l’échange inégal, de la perfusion du capital qui essaie coûte que coûte de se soustraire à la baisse tendancielle du taux de profit. Et c’est parce que le racisme est engendré par l’instrument colonial du capitalisme, sans lequel le capitalisme n’aurait pu éclore, que nous disons que racisme et capitalisme sont consubstantiels. Toutefois ils ne le sont pas tout à fait sur le même plan. Quand par racisme on entend « idéologie raciste », alors le racisme n’est qu’une justification de la nécessité de l’activité de la classe bourgeoise dans ses entreprises coloniales. Ce n’est que quand on entend « pratique raciste », « répression raciste », « exploitation raciste », etc., bref, quand on rabat le racisme dans la sphère matérielle que racisme et capitalisme sont consubstantiels. Ils le sont au plan historique. Même si le racisme n’est qu’un moyen pour le capitalisme, il est le moyen historique de sa possibilité actuelle.

7/ La police est au service de l’État, pas de la société

La police coloniale est la police du colon, certes. Cela veut dire qu’elle est la police de la classe bourgeoise. Et en tant que telle, elle est l’arme de la bourgeoisie à Pointe-à-Pitre comme à Paris. Drôle d’institution, d’ailleurs, que cette police. Une police d’État, dans laquelle s’engagent des fonctionnaires, devrait en principe se placer au service de la société. Mais la police est au service de l’État, pas de la société. L’État, par bien des aspects, est sujet à la dialectique, au conflit. L’hôpital public lutte contre la bourgeoisie pour la santé. L’Éducation Nationale lutte contre la bourgeoisie pour l’éducation. L’université lutte contre la bourgeoisie pour la recherche scientifique. Et les luttes intestines, à l’intérieur de ces corps de l’État, sont elles-mêmes multiples – il y a des profs de gauche, mais aussi des profs d’extrême droite ; de même, dans le corps médical, il y a des soignants de gauche et des soignants d’extrême droite. Mais il n’existe aucune police de gauche. La police est à droite, au mieux, à l’extrême droite, presque toujours. La police ne contient en elle-même aucune dialectique. La seule dialectique qu’elle entretient, c’est celle de la lutte des classes. La police est peut-être la seule institution de l’État, avec l’armée, à être authentiquement bourgeoise ; la seule à n’opposer aucune résistance à la bourgeoisie. Cela veut dire que les policiers n’opposent à la bourgeoisie aucune résistance, que ce sont les laquais de la classe dominante. Cela veut dire, aussi, que l’ennemi de la police est l’ensemble de la société, à l’exception de la classe dominante.

La police est raciste, certes. Mais elle n’aime pas beaucoup plus les blancs que les noirs. En somme, elle est comme la bourgeoisie, puisqu’elle est son image armée au sein de l’État, elle hait tout ce qui menace l’ordre bourgeois. Quand les intérêts de la bourgeoisie sont menacés, et qu’il n’existe pas pour elle de solutions de négociations, alors elle joue ses dernières cartes, elle recourt à la répression violente. Ce déchaînement vise indifféremment les blancs et les non-blancs, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux. Le capitalisme en crise n’a plus rien à redistribuer. Alors il gaze, il frappe, il éborgne, il arrache des mains, brise des mâchoires, il tue. Enfin, concrètement, c’est sa police qui frappe, gaze, éborgne, arrache des mains, brise des mâchoires, et tue.

La violence coloniale s’efface en ces périodes de crises car la police apparaît pour ce qu’elle est face aux mouvements sociaux : la chienne de garde de la bourgeoisie. Quiconque participe au mouvement actuel, et quiconque a participé aux mouvements antérieurs, a fait cette expérience de la police. Mais aujourd’hui sa violence est généralisée. Plus personne ne peut croire que la police appartient au contrat social, que sa fonction est de garantir la sécurité de la société. Non, sa fonction est de réprimer une partie de la société pour assurer la sécurité d’une autre partie : la bourgeoisie.

Quand un flic tabasse un noir, aux colonies, il ne fait pas que tabasser un noir. Il dit aussi : « voilà ce qui vous attend à vous autres, les blancs, si, comme les noirs, vous cessez d’être dociles ». Le colonisé est pareil à l’exemple du supplié. Son supplice sert d’avertissement à la totalité. Il est un exemple permanent parce que, par essence, le colonisé entre en résistance contre l’oppression coloniale, c’est-à-dire l’oppression capitaliste.

Aussi les racistes ont-ils tort de se croire à l’abri de la matraque, du gaz, de la prison et de la balle de neuf millimètres. Si un jour ils venaient à quémander à une bourgeoisie exsangue des miettes, ils connaîtraient le même sort que les colonisés : la balle dans la tête. « Juste retour des choses ! », seraient tentés de dire certain·e·s. Mais il n’y a là rien de juste, rien qui n’ait quoi que ce soit à voir avec la justice. Telle est la mécanique de la police, qui est la seule institution mécanique de l’État – c’est-à-dire en opposition directe et unilatérale avec la classe laborieuse.

8/ La police apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle est. Elle ne traite pas mieux les lycéens que les colonisés

©Police nationale de Guadeloupe

La police apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle est. Elle ne traite pas mieux les lycéens qu’elle ne traite les colonisés. Elle traite les lycéens comme des colonisés. C’est le grand déclassement pour les blancs, qui n’ont pas su voir l’avertissement ou qui, même s’ils l’ont vu, ont quand même décidé de se battre. La violence de la police est terrible, mais elle est en même temps un bien pour la conscience. Car les flics ne peuvent plus se cacher. Ils apparaissent enfin aux yeux de tous pour ce qu’ils sont : les valets rampants de la bourgeoisie. Enfin la police est une institution transparente. Elle n’est pas sortie du contrat social. Elle n’y a jamais été. Les blancs, parce que non victimes de racisme, et aussi parce qu’assez peu résistants face à l’ordre économique et social, ont pu avoir cette impression d’appartenir à la même société que la police, d’être assujettis aux mêmes lois, de poursuivre le même genre de buts politiques. Mais quand les blancs résistent trop, et que le capitalisme est résolu à ne rien céder, cette impression s’estompe, et la police apparaît pour ce qu’elle est : une milice privée déguisée en pouvoir public.

En temps de mouvements sociaux importants, la distinction entre police coloniale et police tout court, si elle ne disparaît pas tout à fait, tend à s’évanouir. Il ne s’agit plus, pour la bourgeoisie, de dire : « regardez comme on mate les noirs, si vous bougez un cil, ça sera votre tour », mais : « restez tous tranquilles ou nous vous tuerons tous ». Car l’action de la police n’est bornée par aucune limite a priori. Sa violence est absolument sans limite et il ne peut en être autrement. La bourgeoisie préférera les bains de sang au partage de ce qu’elle possède. Pour elle, c’est être dépossédée et mourir ou conserver le capital et tuer.

Ce bilan n’est pour autant pas un requiem du mouvement social, car ce n’est pas sur le terrain de la violence que ce mouvement l’emportera. La grève générale du LKP, même si elle n’a pas abouti à des transformations majeures, doit nous inspirer. Un mouvement spontané soudé autour de revendications claires, chiffrées. Si le LKP a pu tenir quarante-quatre jours, c’est parce que son cap était déterminé avec clarté, et que ses membres étaient déterminés à le suivre coûte que coûte. Il n’a été nullement besoin de violenter la police pour obtenir la victoire. Parce que la police peut céder face à la force de la non-violence. La bourgeoisie peut lâcher ses chiens pour tuer, elle a besoin que les grévistes se remettent au travail. Sauf à courir au suicide.

On parle souvent de violence nécessaire lorsque, confrontés à la violence, nous nous trouvons déœuvrés. Mais face à beaucoup plus forts que nous, ce serait folie d’appeler à l’opposition directe. Il y a une force de la non-violence contre laquelle le pouvoir bourgeois, dont la survie dépend du travail des manifestants qu’elle mutile et qu’elle tue, ne peut rien. Il faut tenir bon, rester résolus, et nous obtiendrons gain de cause.

Ce n’est pas la non-violence en soi qui triomphera de la violence bourgeoise, mais la défense de revendications implacables qui nous fédèrent toutes et tous. Quand quelqu’un nous renvoie à la pseudo violence du mouvement social, refusons de discuter sur ce terrain. Ramenons chaque contradicteur, bourgeois ou serviteur de bourgeois, aux revendications. Les revendications sont le fond du mouvement et elles seules, dans leur accomplissement, peuvent transformer la société en profondeur. Violence et non-violence ne sont jamais une fin, mais le moyen de quelque chose de plus grand, qui reste encore à conquérir.

Blancs, non-blancs, jeunes, vieux, hommes, femmes, nous sommes tous dans la même galère. Les vents contraires, les creux, les tempêtes, sont les intempéries du capital. Restons solidaires et, demain, nous accostons sur un nouveau rivage.

Par Dimitry Lasserre.

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