Martinique • Société. La question de l’assainissement
Martinique • Société. La question de l’assainissement
Fort-de-France. Lundi 26 octobre 2026 | CCN.
En Martinique, les difficultés d’approvisionnement en eau potable occupent régulièrement l’actualité. Mais une question tout aussi essentielle pour la santé publique et notre environnement demeure insuffisamment débattue : que deviennent les eaux usées produites par les ménages et les activités économiques ? Comment sont-elles collectées, traitées et rejetées ? Et comment expliquer que, malgré plusieurs décennies d’investissements, tant de difficultés persistent ?
Par Francis Carole, président du PALIMA et conseiller territorial de Martinique – 13 octobre 2026.
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Cinquante ans de politiques publiques : des risques, des inégalités, des réponses à construire
Des indicateurs qui doivent nous alerter
Selon l’Office de l’Eau, 42,5 % des abonnés au service public d’eau potable relevaient de l’assainissement collectif en 2022 ; environ 57 % n’étaient donc pas raccordés à ce réseau. Le parc d’installations individuelles était estimé à quelque 73 000 dans les chiffres clés 2022, puis à environ 75 000 dans l’état des lieux 2025. Un dispositif autonome bien conçu et entretenu peut être efficace : le problème est l’état réel et le suivi des installations.[1]
Autre lacune : l’état des lieux 2025 signale qu’un diagnostic cartographique de l’assainissement individuel n’avait été réalisé que sur environ 40 % du territoire, avec une précision variable. Cela ne veut pas dire que seuls 40 % des dispositifs ont été inspectés. Cela signifie que leur localisation et les pressions qu’ils exercent sur les milieux restent imparfaitement documentées.[2]
Un chiffre officiel interpelle : dans son rapport d’activité 2024, la DEAL indique que 90 % des installations individuelles contrôlées sont non conformes et que seulement la moitié environ du parc aurait été contrôlée. Ces estimations ne décrivent donc ni l’ensemble du parc ni la part des logements rejetant directement leurs eaux usées. Elles rendent indispensable un diagnostic exhaustif distinguant défaut technique, risque sanitaire et absence d’équipement.[11]
Une question reste sans réponse récente : combien de foyers ne disposent d’aucun système ? Le rapport annuel de l’IEDOM portant sur 2011 indiquait qu’environ un tiers des abonnés non raccordés au collectif n’utilisaient alors aucun moyen d’assainissement, soit approximativement un abonné sur cinq au total. Cette estimation historique ne peut être appliquée à 2026 : une mesure actualisée, commune par commune, est indispensable.[12]
Dans le collectif, les constats sont également sérieux. Sur les 74 stations publiques examinées en 2023, 38 % présentaient des insuffisances d’équipements d’autosurveillance et 19 % nécessitaient une réhabilitation lourde ; ces deux catégories peuvent se recouper.[3] Le tableau de bord du SDAGE publié en 2026 souligne en outre la faiblesse des taux de conformité locale en 2024. Une non-conformité réglementaire ne signifie toutefois pas que les eaux usées sont rejetées sans traitement.
Des disparités territoriales considérables
La proportion des abonnés relevant du réseau collectif atteignait, en 2022, 52 % à la CACEM, 39 % à l’Espace Sud et 32 % à CAP Nord. À l’intérieur d’une même intercommunalité, les écarts sont parfois beaucoup plus marqués : 70 % aux Trois-Îlets, contre 4 % à Rivière-Pilote. À Fort-de-France, la part était de 61 %, contre 9 % à Saint-Joseph, pourtant membre de la même agglomération.[1]
Les différences de relief, de densité et d’histoire urbaine peuvent expliquer une partie de ces écarts. Elles ne prouvent pas, à elles seules, une différence de qualité sanitaire : le raccordement collectif n’est pas la seule solution possible. Mais offrent-elles partout aux Martiniquais un niveau comparable de protection sanitaire, d’information et de soutien financier ?
Des risques sanitaires scientifiquement établis
Des eaux usées insuffisamment traitées peuvent véhiculer des bactéries, des virus et des parasites. En cas d’exposition par l’eau, les aliments ou le contact avec un milieu contaminé, elles peuvent contribuer à la transmission de gastro-entérites, de diarrhées infectieuses, de certaines parasitoses et, dans des circonstances particulières, de l’hépatite A. Elles peuvent aussi favoriser la circulation de bactéries résistantes aux antibiotiques. Les enfants, les personnes âgées et les personnes fragilisées sont particulièrement vulnérables.
L’Organisation mondiale de la santé estimait qu’environ 564 000 décès dans le monde étaient attribuables à un assainissement insuffisant en 2019, principalement par maladies diarrhéiques. Une méta-analyse publiée en 2022 dans The Lancet a associé les interventions d’amélioration de l’assainissement à une réduction moyenne estimée de 24 % du risque de diarrhée chez des enfants des pays à revenu faible ou intermédiaire.[4]
Un précédent martiniquais est documenté. En 1984, une étude scientifique décrivait un foyer de bilharziose intestinale découvert en 1981 au quartier du Jardin des Plantes, à Saint-Pierre. Un bassin d’épuration jamais mis en fonctionnement rejetait des eaux souillées vers une rivière alimentant des cressonnières, où vivait le mollusque hôte du parasite. En 1983, sur 46 personnes examinées, six présentaient des œufs du parasite dans les selles (13 %) et 19 une sérologie positive (41,3 %). Ces deux examens n’établissent pas le même état infectieux. Les chercheurs soulignaient le caractère très localisé et la faible portée épidémiologique de ce foyer. Cet épisode historique ne décrit pas la situation sanitaire actuelle.[13] Ces chiffres internationaux ne sont pas transposables directement à la Martinique. Les sources examinées ne permettent pas de quantifier les infections qui seraient localement attribuables aux défaillances de l’assainissement. Ce manque de connaissance est précisément une raison d’organiser une étude sanitaire territorialisée, associant analyses microbiologiques, données d’exposition et surveillance épidémiologique.
Nos rivières, nos mangroves et notre littoral sont concernés
Les rejets d’eaux usées peuvent apporter de l’azote, du phosphore et des matières organiques dans les cours d’eau et les eaux côtières. En excès, ces substances peuvent favoriser l’eutrophisation, la prolifération d’algues et la baisse de l’oxygène disponible pour les organismes aquatiques. La biodiversité, la pêche et certains usages du littoral peuvent en subir les conséquences.
L’état des lieux 2025 du bassin hydrographique identifie six masses d’eau côtières soumises à une forte pression azotée estimée liée à l’assainissement collectif ; neuf masses d’eau de cours d’eau et quatre masses d’eau côtières présentent une forte pression estimée liée à l’assainissement non collectif.[5] Ces nombres caractérisent des pressions, non une contamination microbiologique généralisée ; certaines zones peuvent figurer dans plusieurs catégories. Ils désignent néanmoins des secteurs à surveiller et à protéger en priorité.
L’assainissement individuel : un coût qui peut peser lourd
L’assainissement individuel soulève une question de justice sociale. En fonction du terrain, l’achat et la pose d’un dispositif peuvent représenter plusieurs milliers d’euros. Une étude de l’Office de l’Eau réalisée en 2020 estimait le coût global sur quinze ans, comprenant installation et exploitation, à environ 18 750 € pour une microstation, 15 050 € pour un filtre compact et 10 200 € pour un filtre à sable vertical drainé. Ces résultats reposent sur des hypothèses techniques et des prix de 2020 : ils ne sont pas des devis actuels ni des garanties de durée de vie.[6]
S’y ajoutent des contraintes : vidanges, contrôles, entretien régulier, risques de panne d’éléments électriques ou mécaniques et, selon les filtres, remplacement de matériaux. La fiabilité dépend aussi du dimensionnement, des sols, des conditions d’exploitation et de la possibilité de trouver des professionnels et des pièces de rechange.
À titre de repère, le tarif moyen de l’assainissement collectif en Martinique ressort à 3,11 € TTC/m³ dans SISPEA pour 2024 (tarif au 1er janvier 2025), soit 373,20 € par an pour 120 m³. Si ce prix demeurait constant, la seule redevance représenterait 7 464 € sur vingt ans. Cette projection n’inclut ni frais de raccordement ni hausse future des tarifs et ne peut être comparée directement aux coûts individuels de 2020. Une comparaison complète doit intégrer, sur la même durée, tous les frais et les aides publiques.[7]
Cinquante ans d’investissements : quels résultats ?
Les travaux d’assainissement ont une histoire ancienne en Martinique. Communes, syndicats, intercommunalités, État et différents organismes ont participé, à des titres variables, à la création et à l’entretien des équipements. Une enquête historique doit établir, opération par opération, qui a décidé, financé, construit et entretenu les ouvrages.
En 2010, un audit de l’État évaluait à 650 à 850 millions d’euros les besoins de mise aux normes de l’assainissement collectif et non collectif. Ce montant n’est pas une dépense réalisée. Le programme de mesures 2022-2027 prévoyait pour sa part environ 81 millions d’euros pour les opérations de collectif et de raccordement, et 40,52 millions pour le non-collectif. Ces crédits programmés ne peuvent être assimilés à des paiements ni additionnés à l’estimation ancienne des besoins.[8]
Combien d’argent a-t-on effectivement dépensé ? Combien d’installations ont été remises aux normes ? Combien de stations fonctionnent aujourd’hui correctement ? Le bilan attendu doit mettre en regard les sommes payées, les travaux achevés et les résultats sanitaires et environnementaux réellement mesurés.
Un droit humain, une urgence et une question d’égalité
L’ONU reconnaît depuis 2010 le droit humain à l’eau et à l’assainissement ; sa résolution de 2015 distingue explicitement ces deux droits. L’OMS recommande une approche fondée sur les risques à toutes les étapes, de la collecte au rejet final. Le droit à un assainissement sûr ne devrait pas dépendre du quartier où l’on habite ni de la capacité d’une famille à financer seule son installation.[9]
L’urgence tient aux expositions évitables, mais aussi à la dégradation possible des milieux aquatiques. Les fortes pluies et les inondations peuvent aggraver les débordements et les dispersions d’eaux contaminées. Il ne s’agit pas de déclarer toutes les installations non conformes dangereuses, mais d’identifier celles qui présentent les risques les plus élevés et d’agir immédiatement dans ces secteurs.
Pour un plan d’urgence sanitaire, environnemental et social
Nous demandons un diagnostic public et indépendant des politiques d’assainissement conduites depuis cinquante ans, complété par une cartographie des rejets et des risques sanitaires. L’ARS, Santé publique France, l’Office de l’Eau, les intercommunalités et les organismes scientifiques doivent participer à cette évaluation.
Un programme pluriannuel de travaux doit donner la priorité aux installations présentant les risques sanitaires et environnementaux les plus importants, avec des financements et des échéances clairement identifiés. Les ménages modestes doivent bénéficier d’un accompagnement effectif pour l’installation, la réhabilitation et l’entretien, sans rester exposés à un reste à charge insupportable.
Enfin, chaque année, le public doit connaître le nombre de stations et d’installations individuelles remises aux normes, les sommes effectivement dépensées, la qualité des rejets et les progrès sanitaires et environnementaux. La loi du 30 juin 2026 habilite l’Assemblée de Martinique à créer une autorité unique de l’eau et de l’assainissement ; cette possibilité institutionnelle ne dispense pas d’agir dès maintenant.[10] Nous ne devons pas attendre une crise sanitaire pour agir. Protéger la santé des Martiniquais, préserver notre environnement et garantir une véritable égalité territoriale constituent des responsabilités collectives.
Principales sources et précisions
[1] Office de l’Eau, Chiffres clés 2022, pp. 25-27 ; État des lieux 2025 (cahier 5).
[2] Office de l’Eau/DEAL, État des lieux 2025, annexe méthodologique, § 2.3.1.
[3] Observatoire de l’Eau, bilan de conformité des stations publiques pour 2023.
[4] OMS, Assainissement (estimations mondiales pour 2019) ; Wolf et al., The Lancet (2022), DOI : 10.1016/S0140-6736(22)00937-0.
[5] Office de l’Eau / DEAL, État des lieux 2025, cahier 4, tableaux 5, 9 et 10 (pressions azotées estimées).
[6] Office de l’Eau, Analyse économique de l’assainissement individuel, septembre 2020.
[7] SISPEA/Eaufrance, données Martinique 2024 ; tarif de référence au 1er janvier 2025.
[8] Audit ministériel sur l’eau, 2010 ; programme de mesures du SDAGE 2022-2027.
[9] ONU, résolutions 64/292 et 70/169 ; OMS, Guidelines on Sanitation and Health, 2018.
[10] Loi n° 2026-574 du 30 juin 2026, article 2 (Légifrance).
[11] DEAL Martinique, Rapport d’activité 2024, « Chiffres clés de l’assainissement », p. 11 (PDF p. 11) ; https://www.martinique.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_d_activite_2024-2.pdf.
[12] IEDOM, Rapport annuel Martinique 2011 (édition 2012), p. 110, § 3.3. Répartition historique rapportée, sans actualisation vérifiée. https://www.iedom.fr/IMG/pdf/ra2011_martinique_reduit_.pdf
[13] Pointier J.-P., Guyard A., Théron A., Dumoutier A. (1984), « Le fonctionnement d’un site de transmission à Schistosoma mansoni en Martinique », Annales de parasitologie humaine et comparée, 59(6), pp. 589-595, DOI : 10.1051/parasite/1984596589 ; 46 résidents examinés (sur 49).
Francis Carole – Président du PALIMA
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