Face aux crises en Guadeloupe, et si on armait le droit d’exception ?
Face aux crises en Guadeloupe, et si on armait le droit d’exception ?
Pointe-à-Pitre. Jeudi 23 juillet 2026 | CCN.
Eau contaminée, sargasses chroniques, chlordécone : face à ce triptyque, la Guadeloupe reste privée des grands dispositifs de droit d’exception que la République mobilise ailleurs en quelques heures. Dans cette tribune, l’économiste-psychanalyste David Boucaud, chercheur associé au CREDDI-UA, interroge ce refus technocratique et propose d’adapter à l’archipel trois outils déjà éprouvés : l’urgence sanitaire, le statut de catastrophe naturelle et le modèle d’indemnisation de l’amiante.
Tribune par David BOUCAUD Économiste-Psychanalyste, chercheur associé CREDDI-UA
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Eau contaminée au quotidien, invasions chroniques de sargasses et scandale sanitaire intergénérationnel de la chlordécone : face à ce triptyque infernal, la Guadeloupe semble condamnée à une gestion de crise perpétuelle. Alors que les outils de droit commun s’essoufflent et s’enlisent dans la bureaucratie, une question de justice fondamentale s’impose : pourquoi la République refuse-t-elle d’adapter à la réalité de l’archipel ses grands dispositifs de droit d’exception ?
Le verrou technocratique : l’inadaptation structurelle de POLMAR et des OIN
Lorsqu’une marée noire menace les côtes de l’Hexagone, le plan POLMAR — Pollution Maritime — se déclenche en quelques heures. Il libère instantanément des moyens logistiques nationaux, des budgets d’urgence et l’autorité de commandement du préfet maritime. De même, quand un projet d’aménagement urbain ou économique d’envergure nationale piétine, l’État dégaine une Opération d’Intérêt National (OIN), un outil d’exception qui lui permet de s’affranchir des règles locales d’urbanisme pour accélérer massivement les chantiers.
Pourtant, en Guadeloupe, face aux tonnes de sargasses qui asphyxient l’économie littorale et libèrent des gaz toxiques (H₂S), ou face à un réseau d’eau potable en ruine où le taux de fuite frôle les 60 %, ces armures juridiques restent désespérément au vestiaire.
La raison invoquée par les ministères est purement technocratique et textuelle. Les sargasses ? Une prolifération biologique naturelle, donc exclue du cadre strict du plan POLMAR, constitutionnellement et historiquement réservé aux pollutions d’hydrocarbures ou de produits chimiques d’origine humaine liées aux navires. La faillite du réseau d’eau ? Une compétence dévolue aux collectivités locales relevant de la salubrité publique, et non de l’aménagement du territoire, rendant le cadre d’une OIN juridiquement inapplicable.
Résultat direct de ce formalisme : l’archipel est renvoyé à des structures locales sous-financées et exsangues, à l’image du Syndicat Mixte de la Gestion de l’Eau et de l’Assainissement de Guadeloupe (SMGEAG), et à des plans d’action ministériels successifs qui peinent à masquer l’absence d’une véritable doctrine d’urgence globale.
Urgence eau : déclencher les pouvoirs de substitution de l’État
Puisque les outils classiques de l’urbanisme et de l’aménagement ne cadrent pas, il convient de transférer et d’adapter les dispositifs de « grande urgence » prévus par le Code de la santé publique et le Code général des collectivités territoriales (CGCT).
Le premier levier d’action est la requalification de l’état d’urgence sanitaire. Conçu historiquement pour répondre aux grandes vagues épidémiques, ce cadre exceptionnel devrait être redéfini par le législateur pour englober les ruptures chroniques et massives d’accès à l’eau potable dès lors qu’elles menacent la sécurité et la salubrité publiques d’un territoire. Son activation en Guadeloupe permettrait au préfet d’activer des pouvoirs exorbitants du droit commun : contournement des marchés publics pour engager en urgence les travaux de réparation, réquisition des compétences des entreprises de travaux publics sous commandement unique, et bouclier tarifaire absolu sur les packs d’eau en bouteille pour éviter toute spéculation en période de coupure généralisée.
Le second levier, plus politique, réside dans la substitution d’office pour carence de l’autorité publique. L’article L. 2215-1 du CGCT dispose que si les autorités locales ne parviennent pas à assurer l’ordre, la sécurité ou la salubrité, le représentant de l’État peut se substituer à elles. Face à une crise qui s’apparente par moments à une urgence humanitaire, l’activation de ce dispositif permettrait de confier les clés opérationnelles du réseau à une direction d’ingénieurs de l’État, dotée de fonds d’amorçage nationaux massifs, le temps de stabiliser la distribution.
Sargasses : vers un statut de « Catastrophe Environnementale Récurrente »
Le Plan Sargasses II, malgré ses enveloppes successives, montre ses limites face à la régularité mathématique et à la violence des échouements qui frappent des communes comme Goyave, Capesterre-Belle-Eau, les Saintes, Petit-Bourg, La Désirade ou Marie-Galante. Pour sortir de la logique du pansement sur une jambe de bois, la Guadeloupe a besoin d’une refonte du cadre des Catastrophes Naturelles (CatNat), hérité de la loi de 1982.
En l’état actuel du droit, le régime CatNat exclut les sargasses car le phénomène est qualifié de « lent, prévisible et répétitif », contrairement à un séisme ou un cyclone au caractère soudain et imprévisible. Cette distinction prive le territoire de mécanismes financiers automatiques.
L’adaptation d’exception consisterait à créer par voie législative un statut spécifique de « CatNat Environnementale ». Ce dispositif débloquerait deux verrous majeurs : l’automatisation des fonds de secours dès lors que les capteurs de Gwad’Air enregistrent le franchissement des seuils d’alerte aux gaz toxiques, et l’obligation assurantielle contraignant les compagnies d’assurances à intégrer dans leurs contrats l’indemnisation des dégâts matériels causés par les gaz des sargasses — corrosion de l’électroménager, destruction des cartes électroniques, oxydation des moteurs des marins-pêcheurs — qui restent aujourd’hui entièrement à la charge des victimes.
Chlordécone : dupliquer le modèle de réparation intégrale de l’amiante
Sur le front de la chlordécone, la loi du 12 juin 2026 a posé une pierre angulaire essentielle en reconnaissant la responsabilité de l’État français dans l’autorisation et la prolongation de ce pesticide toxique. Mais la déclinaison opérationnelle de cette reconnaissance reste prisonnière des structures classiques : le système d’indemnisation repose majoritairement sur le tableau des maladies professionnelles du régime agricole, un cadre rigide qui exclut de fait l’immense majorité de la population guadeloupéenne, contaminée non pas dans les champs mais par l’alimentation, l’eau courante et l’environnement.
Pour réparer ce préjudice unique, la République devrait s’inspirer directement du dispositif créé pour un autre grand scandale industriel : le modèle de l’amiante. La création d’un « FIVA-Chlordécone », sur le modèle du Fonds d’Indemnisation des Victimes de l’Amiante, détacherait l’indemnisation du statut professionnel de la victime : sur la base d’une présomption d’exposition territoriale, tout citoyen développant une pathologie liée au chlordécone recevrait une indemnisation intégrale et rapide de l’État. De même, une préretraite chlordécone, sur le modèle de l’Allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante (Acaata), permettrait de compenser l’impact sanitaire subi par les ouvriers et ouvrières de la banane ayant manipulé ce produit entre 1972 et 1993.
Le droit comme levier de justice et d’égalité réelle
Face à des crises d’une telle magnitude systémique, le droit positif ne peut plus être invoqué par l’État comme une barrière bureaucratique pour justifier l’inaction ou le retard des interventions. Le droit d’exception existe dans l’arsenal républicain ; il a été pensé précisément pour protéger les populations lorsque les règles ordinaires deviennent impuissantes. Adapter, transférer et armer ces dispositifs pour la Guadeloupe n’est ni une faveur réglementaire, ni un passe-droit législatif. C’est un impératif de justice sociale, de continuité républicaine et de réparation sanitaire.
Tribune de David Boucaud
économiste-psychanalyste, chercheur associé CREDDI-UA

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