Imane Sioudan et Danik Zandwonis

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Guadeloupe • Pawol lib. L’intercommunalité en Guadeloupe : une utopie territoriale face au « nationalisme municipal »

Guadeloupe • Pawol lib. L’intercommunalité en Guadeloupe : une utopie territoriale face au « nationalisme municipal »

david boucaud
psychologue, également conseil et professeur en management

Guadeloupe • Pawol lib. L’intercommunalité en Guadeloupe : une utopie territoriale face au « nationalisme municipal »

Guadeloupe, lundi  06 juillet 2026. CCN. Pawol Lib.

L’intercommunalité en Guadeloupe se heurte-t-elle à un mur identitaire ? Dans cette tribune, l’économiste-psychanalyste David Boucaud interroge la performance du modèle des EPCI sur l’archipel, où la commune reste le réceptacle premier de l’identité politique. Entre nécessité technique de mutualisation et résistance profonde ancrée dans l’histoire antillaise, l’auteur propose une lecture croisée — économique, managériale et psychanalytique — de ce blocage territorial.

Tribune par David BOUCAUD Économiste-Psychanalyste, ex-directeur de cabinet d’agglomération (CANBT)
La rubrique Pawol lib de CCN est un espace d’expression libre que notre média propose à des contributeurs venus politiquement horizons divers . Mais attention les points de vue et les opinions émises en « pawol lib » peuvent ne pas reflèter la ligne éditoriale de ccn et donc n’engagent que le signataire.

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Cet article interroge la performance du modèle intercommunal en Guadeloupe au prisme d’une triple analyse : économique, managériale et psychanalytique. Nous soutenons que la transplantation du référentiel hexagonal des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) produit une aporie organisationnelle. Pensée comme un outil de mutualisation et d’optimisation financière, l’intercommunalité se heurte à un « nationalisme municipal » qui fait de la commune le réceptacle premier de l’identité politique. L’article démontre que si le transfert de compétences répond à un besoin technique réel de taille critique, sa mise en œuvre exogène désarticule le lien démocratique et génère des surcoûts bureaucratiques. Nous concluons à la nécessité d’une refondation endogène et flexible des périmètres de solidarité.

La greffe institutionnelle et ses rejets

La loi du 12 juillet 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale a généralisé les EPCI à fiscalité propre sur l’ensemble du territoire national. En Guadeloupe, ce déploiement illustre une politique publique descendante, top-down, qui postule l’universalité des gains de la coopération. Or, le terrain ultramarin présente une spécificité socio-politique lourde : la prééminence symbolique du maire et l’attachement à la commune comme espace premier d’identification citoyenne et de souveraineté de proximité — ce que Pierre-Yves Chicot qualifie de « nationalisme municipal » (2013).

L’hypothèse de cet article est double. D’une part, le placage institutionnel de l’EPCI en Guadeloupe tend à substituer une juxtaposition administrative conflictuelle à une intégration fonctionnelle fluide, générant une crise de légitimité et un surcoût bureaucratique. D’autre part, cette résistance ne saurait être réduite à un simple conservatisme local : elle exprime une rationalité psychique et identitaire que les seules théories de l’efficience économique échouent à capter. Pour comprendre ce blocage, nous mobilisons un cadre interdisciplinaire articulant économie publique, sociologie de l’action publique et psychanalyse des institutions.

I. Cadre théorique : de l’efficience postulée aux réalités de la gouvernance multiniveaux

La littérature en économie publique légitime la coopération intercommunale par deux mécanismes cardinaux :

Le paradigme de l’efficience locale : issu des travaux de Tiebout (1956) et Baumol (1967), il postule que le regroupement de communes permet d’internaliser les externalités territoriales et de réaliser des économies d’échelle indispensables à la production de biens publics complexes — eau, assainissement, transports collectifs.

L’optimisation fiscale : suivant Stiglitz (2000), l’intégration intercommunale permet de réduire la concurrence fiscale dommageable entre territoires limitrophes et d’assurer une péréquation des ressources.

Cependant, la sociologie de la gouvernance multiniveaux (Le Galès, 2006) et la nouvelle économie géographique (Krugman, 1991) rappellent que la coopération n’est performante que si elle s’appuie sur un capital social préexistant : une convergence des intérêts et une confiance mutuelle entre les acteurs. En l’absence de ces conditions, l’émergence de structures intégrées génère des coûts de transaction et de coordination supérieurs aux gains d’échelle attendus.

En Guadeloupe, la rareté des ressources fiscales propres, l’étroitesse des bassins d’emploi et la forte personnalisation du pouvoir politique viennent contredire l’hypothèse d’une coopération spontanée. L’EPCI y est fréquemment perçu non comme un prolongement de l’action communale, mais comme une strate concurrente et budgétivore.

II. Le paradoxe guadeloupéen : entre nécessité technique et dérive bureaucratique

Le « nationalisme municipal » décrit une configuration où la mairie demeure l’épicentre des attentes citoyennes, mais aussi, historiquement, le lieu de relations de proximité parfois marquées par le clientélisme. Face à cette centralité, l’EPCI apparaît comme une instance intrusive qui perturbe le contrat politique local.

Cette tension se manifeste par deux dysfonctionnements majeurs :

1. La désarticulation démocratique et le déficit de lisibilité
Bien que le transfert de compétences soit techniquement justifié, la taille critique d’une commune isolée étant insuffisante pour gérer la transition écologique ou les réseaux d’eau lourds, il s’accompagne d’une dilution de la responsabilité politique. Les décisions stratégiques sont déportées vers des conseils communautaires peu visibles pour le citoyen. Ce dernier peine à identifier l’instance décisionnaire, ce qui affaiblit le contrôle démocratique et nourrit un sentiment de dépossession.

2. Le surcoût bureaucratique contre l’efficience gestionnaire
Loin de simplifier l’organisation territoriale, l’intercommunalité s’est souvent empilée sur les structures existantes. Le chevauchement des interventions entre l’État, la Région, le Département, les syndicats mixtes et les EPCI crée des doublons fonctionnels. Les économies d’échelle escomptées par la théorie économique s’effacent derrière les coûts de friction d’une technocratie locale grandissante, transformant l’utopie gestionnaire en complexité administrative.

III. La dimension psychanalytique : l’EPCI comme objet d’angoisse et de dépossession

Pour comprendre la profondeur des résistances, l’analyse économique doit s’effacer au profit d’une lecture de la rationalité psychique des acteurs. Dans un contexte antillais marqué par une histoire longue de dominations et de dépossessions successives, la commune ne représente pas seulement un échelon administratif : elle fait fonction de Moi-peau territorial, en écho au concept d’Anzieu (1985), c’est-à-dire une enveloppe symbolique qui contient, rassemble et protège l’identité collective locale.

Dès lors, l’injonction légale à la mutualisation et au transfert de compétences est vécue sur le mode de la violence institutionnelle et de la dépersonnalisation. Abandonner la gestion de l’eau ou du développement économique à l’EPCI est inconsciemment assimilé à un démantèlement du territoire vécu, réactivant une angoisse d’annihilation politique.

L’intercommunalité prend ainsi les traits d’un « objet persécuteur » exogène venu effacer les frontières protectrices de la commune. La défense exacerbée des prérogatives municipales par les élus n’est pas le fruit d’une simple mauvaise volonté managériale, mais le symptôme d’un travail de deuil non accompli de la toute-puissance communale. Tant que la dimension symbolique et affective de ce transfert de souveraineté n’est pas intégrée dans la conduite du changement, la contrainte administrative produit des dynamiques de blocage.

IV. Conclusion : de l’utopie importée à la coopération endogène

L’intercommunalité en Guadeloupe demeure, sous sa forme actuelle, une utopie territoriale au sens de Ricœur (1997) : un modèle idéal projeté depuis un « centre » conceptuel, Paris/la métropole, qui ignore les pathologies et les structures du réel local. Son efficience relative ne tient pas à un manque de dotations financières, mais à un déni des réalités anthropologiques et psychiques du pouvoir local.

Pour dépasser ce blocage sans pour autant renoncer aux indispensables gains d’échelle qu’exigent les défis contemporains des Outre-mer, il convient de substituer à l’injonction descendante une architecture territoriale endogène. Cela suppose de repenser la gouvernance autour de trois axes :

La flexibilité des modèles :
dépasser l’uniformité du statut des EPCI pour aller vers des formules de coopération « à la carte », adaptées aux configurations géographiques et humaines spécifiques de l’archipel.

Le renforcement du principe de subsidiarité :
réaffirmer la commune comme la cellule de base de la légitimité démocratique, en positionnant l’intercommunalité comme un outil d’ingénierie au service des projets communaux, et non comme une tutelle technocratique supérieure.

La délibération ascendante :
conditionner l’approfondissement des compétences communautaires à des pactes de gouvernance négociés, permettant aux élus et aux citoyens de s’approprier psychiquement et politiquement les nouveaux espaces de solidarité.

La réussite de la coopération territoriale ne pourra advenir que lorsqu’elle cessera d’être une contrainte administrative subie pour devenir un projet politique désiré, liant indissociablement l’efficacité technique à la préservation des identités locales.

Références bibliographiques

Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Dunod.
Baumol, W. J. (1967). Macroeconomics of unbalanced growth: The anatomy of urban crisis. The American Economic Review, 57(3), 415–426.
Chicot, P.-Y. (2013). Le nationalisme municipal en Guadeloupe : réflexion sur l’identité politique locale. Revue Pouvoirs Locaux, n° 96.
Krugman, P. (1991). Geography and Trade. MIT Press.
Le Galès, P. (2006). Le gouvernement des villes en Europe : Urban Governance. La Découverte.
Ricœur, P. (1997). L’Idéologie et l’Utopie. Seuil.
Stiglitz, J. E. (2000). Economics of the Public Sector (3e éd.). W. W. Norton.
Tiebout, C. M. (1956). A pure theory of local expenditures. Journal of Political Economy, 64(5), 416–424.

 
 

 

 

david boucaud

Tribune de David Boucaud
économiste-psychanalyste, ex-directeur de cabinet d’agglomération (CANBT)

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