Guadeloupe. Santé mentale. Pourquoi autant de personnes souffrent de difficultés psychiques ?
Guadeloupe. Santé mentale. Pourquoi autant de personnes souffrent de difficultés psychiques ?
Le Gosier. Mercredi 29 juillet 2026 | CCN.
Dr Marlyne Dabrion, cadre supérieure de la santé, de la fonction hospitalière, autrice de nombreux ouvrages tels que Folie douce et Fous enragés, a présenté l’an dernier au cours d’une série de conférences toutes très suivies : Petits et gros jurons créoles. Début octobre, elle publiera « Ki jan nou gaya an Gwadloup », un nouvel ouvrage sur la santé mentale en Guadeloupe. Elle a répondu aux questions de CCN.
Propos recueillis par CCN.
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Santé mentale Guadeloupe : la genèse d’un livre nécessaire
CCN : Pourquoi un livre sur la santé mentale en Guadeloupe ?
Marlyne Dabrion : Un livre sur la santé mentale destiné au grand public me paraît nécessaire, car la santé mentale concerne chacun d’entre nous, mais elle reste encore mal connue et mal comprise.
On confond facilement la santé mentale avec la maladie mentale. D’autres termes, comme les troubles psychiques, la souffrance psychologique, le mal-être ou les difficultés de la vie, sont également employés comme s’ils désignaient la même chose. Pourtant, ils renvoient à des réalités différentes. Les distinguer permet de mieux comprendre ce que vivent les personnes concernées et de porter un regard plus juste sur leur situation.
Santé mentale Guadeloupe : la genèse d’un livre nécessaire
CCN : Pourquoi un livre sur la santé mentale en Guadeloupe ?
Marlyne Dabrion : Un livre sur la santé mentale destiné au grand public me paraît nécessaire, car la santé mentale concerne chacun d’entre nous, mais elle reste encore mal connue et mal comprise.
On confond facilement la santé mentale avec la maladie mentale. D’autres termes, comme les troubles psychiques, la souffrance psychologique, le mal-être ou les difficultés de la vie, sont également employés comme s’ils désignaient la même chose. Pourtant, ils renvoient à des réalités différentes. Les distinguer permet de mieux comprendre ce que vivent les personnes concernées et de porter un regard plus juste sur leur situation.
C’est dans cet esprit que nous avons écrit ce livre, intitulé Ki jan nou gaya an Gwadloup ? Santé mentale en Guadeloupe, qui paraîtra au mois d’octobre prochain. Son objectif est de contribuer à une meilleure compréhension de la santé mentale en proposant des repères simples et accessibles à tous.
En Guadeloupe, la façon de voir la santé mentale est aussi influencée par notre histoire, notre culture et nos croyances. Ces représentations font partie de notre patrimoine. Elles donnent du sens à certaines expériences, mais elles peuvent aussi entretenir des idées fausses ou retarder le recours aux soins.
À travers cet ouvrage, nous souhaitons aider chacun à mieux distinguer une bonne santé mentale des troubles psychiques, des maladies mentales et des difficultés que toute personne peut rencontrer au cours de sa vie. Car il est normal de traverser des périodes de stress, de tristesse, d’anxiété ou d’épuisement sans être atteint d’une maladie mentale.
Nous espérons ainsi contribuer à réduire les préjugés, favoriser une parole plus libre sur la santé mentale et encourager les personnes en souffrance, ainsi que leurs proches, à demander de l’aide lorsqu’elles en ont besoin.
Comprendre les causes des troubles psychiques
CCN : Près de 24 % des Guadeloupéens sont touchés par des problèmes de santé mentale. Y a-t-il une explication ?
Marlyne Dabrion : Le Guadeloupéen n’est pas une moyenne statistique. Derrière ce chiffre, il y a des personnes, des familles et des histoires de vie. Je ne pense donc pas que le problème soit d’abord là, même si la fréquence des troubles mentaux est un élément important à prendre en compte.
La vraie question est plutôt de comprendre pourquoi autant de personnes souffrent de difficultés psychiques et pourquoi certaines ne reçoivent pas l’aide dont elles auraient besoin. Les chiffres sont utiles pour mesurer l’ampleur du problème, mais ils ne disent pas tout. Ils ne racontent ni les causes, ni les parcours de vie, ni les difficultés d’accès aux soins. En tant que professionnel de la santé mentale, j’ai appris qu’il n’existe presque jamais une seule cause aux troubles mentaux. Ils sont le plus souvent multifactoriels. Autrement dit, c’est la combinaison de plusieurs facteurs qui peut favoriser l’apparition d’un trouble chez une personne, alors qu’une autre, exposée aux mêmes difficultés, ne développera pas de maladie.
Ces facteurs peuvent être biologiques, comme l’hérédité ou certaines maladies, psychologiques, liés à la personnalité ou aux expériences de vie, psychosociaux, comme les difficultés familiales, le chômage, la précarité ou l’isolement, mais aussi environnementaux, éducatifs et culturels.
Chaque personne a son histoire, ses forces et ses fragilités. C’est pourquoi il n’existe pas d’explication unique. La santé mentale est le résultat d’un équilibre fragile entre de nombreux facteurs qui interagissent les uns avec les autres tout au long de la vie.
CCN : La société coloniale serait-elle à l’origine de ces troubles ?
Marlyne Dabrion : J’aimerais d’abord répondre à votre question par une autre question : dans les sociétés qui n’ont pas connu la colonisation, les troubles mentaux existent-ils ? La réponse est oui. On en trouve dans tous les pays et dans toutes les cultures.
Maintenant, pour répondre à votre question, je dirais que celle-ci est dans le prolongement de la précédente. Les troubles mentaux n’ont jamais une seule cause. Les traumatismes, quels qu’ils soient, sont des facteurs qui peuvent favoriser leur apparition.
La colonisation a laissé des blessures profondes : violences, humiliations, perte de repères, inégalités, transmission de souffrances d’une génération à l’autre. Ces expériences peuvent avoir des conséquences sur la santé mentale de certaines personnes et de certaines familles.
Mais il serait trop simple de dire que la colonisation est, à elle seule, à l’origine des troubles mentaux en Guadeloupe. Comme je l’ai expliqué, les troubles psychiques sont multifactoriels. La colonisation peut être un facteur parmi d’autres, mais elle n’explique pas, à elle seule, pourquoi une personne développe un trouble mental et une autre non.
Agir contre la stigmatisation et les croyances populaires
CCN : Il y a déjà eu des colloques sur cette question, mais cela ne semble pas suffisant. Que faudrait-il faire de plus ?
Marlyne Dabrion : Vous voyez bien que nous sommes face à des problèmes complexes. Il n’existe pas de solution simple ni de réponse unique.
Les spécialistes organisent des colloques, mènent des recherches et partagent leurs connaissances pour mieux comprendre les troubles mentaux. Je participe, moi aussi, régulièrement à certains de ces colloques. C’est indispensable, car ils permettent de faire le point sur les connaissances, d’échanger les expériences et de mieux comprendre les causes et les mécanismes des troubles mentaux. Plus on les comprend, mieux on peut aider les personnes qui en souffrent.
Mais cela ne suffit pas. Les connaissances scientifiques doivent aussi être partagées avec le grand public. Il faut mieux informer, expliquer, lutter contre les idées reçues et réduire la stigmatisation. Beaucoup de personnes hésitent encore à demander de l’aide par peur du regard des autres ou parce qu’elles ne reconnaissent pas leurs difficultés.
Il faut également renforcer la prévention, faciliter l’accès aux soins, soutenir les familles et développer une véritable culture de la santé mentale dès l’école. La santé mentale n’est pas seulement l’affaire des psychiatres ou des psychologues. C’est l’affaire de toute la société.
CCN : La mythologie guadeloupéenne, ses croyances : avec son soukounyan, sa ladyablés, ses zonbis, et ses lespwi – a-t-elle un lien avec la santé mentale ?
Marlyne Dabrion : Vous savez, les mythes et la mythologie font partie de toutes les sociétés. Ils sont des constructions de l’esprit humain et appartiennent au domaine des croyances.
Chacun est libre de croire ou non à l’existence des soukounyan, des ladyablés, des lespwi ou des zonbi. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Ce sont des convictions personnelles et culturelles.
En revanche, ces croyances peuvent influencer la manière dont une personne comprend ce qui lui arrive. Quelqu’un qui n’a pas ces croyances cherchera souvent une explication médicale, psychologique ou scientifique à sa souffrance. À l’inverse, une personne qui y croit pourra interpréter les mêmes symptômes comme l’action d’un lespwi, d’un zonbi ou d’un acte de sorcellerie.
En Guadeloupe, lorsqu’une personne présente des troubles psychiques, il n’est pas rare que la famille cherche d’abord une explication dans les croyances populaires. Cela fait partie de notre culture. Mais ces explications ne doivent pas empêcher une évaluation par un professionnel de santé, car une souffrance psychique peut nécessiter des soins, quelles que soient les croyances de la personne ou de son entourage.
Il est donc important de respecter les croyances de chacun, tout en rappelant que les troubles mentaux sont des maladies qui peuvent être comprises, accompagnées et soignées.
Propos recueillis par CCN.

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